Si le Madison Square Garden est la Mecque du basket, Spike Lee est son croyant le plus connu et le plus bruyant. Sa religion ? Les Knicks. Une histoire d’amour qui date pour le réalisateur de 69 ans, grand amoureux de sport et de basket. Une passion visible dans sa filmographie, avec des références plus ou moins appuyées à la balle orange.
On pense tout de suite à He Got Game avec Ray Allen ou à des scènes dans quelques autres films, Do The Right Thing par exemple. Sans oublier évidemment son association avec Michael Jordan dans des publicités pour Nike dans les années 1980, avec le personnage de Mars Blackman et sa légendaire réplique : « It’s Gotta Be The Shoes. »
Né en Géorgie, Spike Lee arrive à Brooklyn durant sa jeunesse. Son père, musicien, l’emmène alors à plusieurs rencontres des Knicks. En 1970, à 13 ans et grâce aux billets de l’avocat de son paternel, il assiste même au Game 7 des Finals contre les Lakers, où Willis Reed joue blessé et marque les esprits. « J’étais là », se souviendra-t-il. New York remporte ce soir-là le premier titre de son histoire et le futur réalisateur se fait une promesse. « Je me suis dit que si jamais je gagnais de l’argent, je voulais un abonnement pour toute la saison. »
Cela lui prendra quinze ans puisqu’il achète son premier abonnement en 1985. Une date loin d’être anodine : les Knicks viennent de remporter la « lottery » et sélectionneront Patrick Ewing. L’histoire d’amour existait depuis l’enfance, le mariage est désormais officiel. Même si, comme dans tout couple, il y aura des hauts et des bas…
Un spectateur qui devient acteur des matchs
Les années 1990 vont cristalliser l’importance de Spike Lee au Madison Square Garden, ce qui n’est déjà pas rien dans la « World’s Most Famous Arena », mais aussi dans la trajectoire des Knicks. La franchise est une place forte de la conférence Est et vise le titre. Sur sa route, Michael Jordan et les Bulls, puis Reggie Miller et les Pacers. Les deux stars savent qu’elles doivent non seulement affronter l’équipe de New York mais aussi son fan le plus médiatique, au bord du terrain. Car, qu’on le veuille ou non, impossible de ne pas remarquer le cinéaste.
« Sur tous les playgrounds des États-Unis, il y a un petit qui ne sait pas bien jouer mais qui parle beaucoup, pour raconter n’importe quoi. Les meilleurs joueurs veulent gagner le match et le faire taire », décrira le commentateur Ahmad Rashad dans l’excellent documentaire d’ESPN « Winning Time : Reggie Miller vs. The New York Knicks ».
« J’ai eu le privilège et l’honneur d’être traité d’enfoiré par le GOAT lui-même, à plusieurs reprises. Dès que les Bulls venaient en ville, Michael et moi, on se rentrait dedans », se félicitera avec gourmandise Spike Lee. Mais c’est sans doute avec Reggie Miller que la relation sera la plus intense, et l’impact le plus certain. Dans le Game 5 de la finale de conférence Est 1994, l’arrière des Pacers réagit aux provocations du spectateur et prend feu dans le dernier quart-temps. Il renverse ainsi les Knicks et signe son match d’un geste inoubliable : le « Choke Sign ».
« Merci Spike » ou « Ferme-la » pourra-t-on lire dans la presse new-yorkaise le lendemain. « Si on avait perdu le match d’après, j’aurais été obligé de déménager. Le Post, le Daily News, Newsday, tous m’en voulaient pour cette défaite », se souviendra-t-il, alors que New York parviendra finalement à se qualifier pour les Finals.
Sur une note plus légère, il y aura également les 61 points de Kobe Bryant, inscrits au Madison Square Garden, le 2 février 2009. En quoi Spike Lee est-il « responsable » de cette performance ? Réponse du joueur des Lakers : « Je vais voir le documentaire réalisé par Spike Lee après le match et je ne me sentais pas de m’asseoir à côté de lui pour l’entendre me chambrer sur les Knicks, donc ça m’a motivé davantage. »
Avec Kobe Doin’ Work, il avait en effet signé un documentaire sur le MVP 2008, filmé sous toutes les coutures pendant une rencontre. Une pierre de plus dans une œuvre sans cesse traversée par son amour du basket. Dans les couloirs de la Mecque du basket, Kobe Bryant en rigolera devant son camarade de jeu, totalement hilare : « Reggie Miller, c’est ta faute. Les 55 points de Jordan, c’est ta faute. Mes 61 points, c’est ta faute. »
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L’embrouille de 2020
Malgré des résultats bien moins aboutis à partir du nouveau siècle que ceux des années 1990, Spike Lee tient bon. L’amour est toujours là, même si les déceptions sont grandes et que les méthodes du propriétaire, James Dolan, ne lui plaisent guère. Surtout après l’expulsion de Charles Oakley en 2017, qui est toujours persona non grata au Madison Square Garden malgré l’intervention de la NBA, via Adam Silver, et de Michael Jordan !
Car début mars 2020, le fan historique des Knicks se retrouve au cœur d’un incident qui va conduire à une rupture temporaire dans cette relation vieille alors de 35 ans.
Spike Lee venait assister à la réception des Rockets et, pour cela, désirait emprunter l’entrée réservée aux médias et aux employés, au lieu de passer par celle réservée aux VIP. Un choix qui n’était pas inédit, mais qui va, cette fois, mal se passer. Les membres de la sécurité lui refusent l’accès et le ton monte.
« Le gars de la sécurité m’attendait comme si j’avais volé un truc à Macy’s. Le gars de la sécurité m’a regardé et m’a dit : Vous devez quitter le Madison Square Garden. Il voulait que je sorte de la salle, pour re-rentrer ensuite. Mais c’était impossible, ils avaient déjà scanné mon billet. Je n’avais pas confiance en eux. Donc, j’ai dit que je ne bougeais pas et qu’il pouvait m’arrêter comme mon frère Charles Oakley », avait commenté Spike Lee, qui avait finalement assisté à la rencontre et échangé, à la pause, avec le propriétaire de la franchise.
Tout est bien qui finit bien ? Non, parce que Spike Lee annoncera le lendemain de l’incident qu’il ne reviendra pas de la saison dans la salle new-yorkaise : « Je reviendrai l’année prochaine, mais c’en est fini pour cette saison. C’est terminé. » La franchise réagira même avec un communiqué. Pour autant, le divorce ne sera jamais signé : quelques jours plus tard, la saison est suspendue à cause de la pandémie de Covid-19…
Les frais du divorce auraient été importants pour les Knicks. Il faut dire que c’est une romance qui coûte cher au fan. Sur la base des déclarations de l’acteur Al Palagonia, ami de Spike Lee, il avait été estimé qu’il payait 3 400 dollars le billet par match. Avec 41 matchs à domicile par saison, plus les rencontres de présaison, et parce qu’il dispose de deux billets à chaque fois, il dépenserait autour de 300 000 dollars par saison pour venir voir les Knicks. Le tout sur 40 ans. Avec les saisons raccourcies, on serait donc à plus de 10 millions de dollars dépensés par le réalisateur. « J’ai dépensé 10 millions depuis que je viens voir les Knicks ? Ma femme va être furieuse », s’était-il amusé en 2020.
L’acteur John Turturro, qui a tourné dans plusieurs films de Spike Lee, comme Do The Right Thing, Mo’ Better Blues, Jungle Fever ou Clockers, indique même que parfois, parce qu’il ne pouvait pas être payé par le réalisateur autant qu’il aurait dû l’être, ce dernier lui offrait des places au Madison Square Garden.
Les Knicks vont-ils lui offrir une bague de champion ?
Il se trouve que c’est après 41 ans de mariage que Spike Lee va vivre sa lune de miel avec les Knicks, cet été, après un printemps inoubliable, terminé avec ce titre tant attendu face aux Spurs. Tant espéré aussi.
« J’ai deux Oscars. J’échange celui pour l’ensemble de ma carrière et je garde celui pour BlacKkKlansman. J’échange l’autre » pour un titre des Knicks, avait-il déclaré récemment. Finalement, il peut garder ses deux Oscars.
Il se pourrait même qu’il puisse les accompagner d’une bague de champion NBA car plusieurs voix aimeraient qu’il soit récompensé pour toutes ses années de présence et de patience à New York. C’est l’acteur Kevin Hart qui a ouvert le débat : « Donnez une bague à Spike. Il mérite une putain de bague de champion. Je le dis : donnez une bague des Knicks à Spike. » Lui aussi fan des Knicks, le journaliste d’ESPN Stephen A. Smith est d’accord. « Je soutiens totalement cela pour Spike Lee. Aucun fan des Knicks ne la mérite plus que lui. » Reste que c’est à la franchise de décider, les bagues étant habituellement réservées aux joueurs, coaches et membres du staff.
Une exception est toujours possible avec un exemple semblable du côté de Toronto. Les Raptors ont eux aussi un « superfan » historique, qui ne manquait jamais une rencontre depuis la création de la franchise, Nav Bhatia, que nous avions rencontré en 2019, après le titre remporté face aux Warriors.
En octobre de la même année, des mains de Masai Ujiri, il avait reçu une bague de champion, en récompense de ses années de bons et loyaux services à soutenir la franchise canadienne. Alors, verra-t-on Spike Lee, bague au doigt, au premier rang du Madison Square Garden, lors du match d’ouverture de la saison 2026/27 ?




