Même les joueurs les plus rapides ne peuvent pas rattraper le passé. Été 1994. Rod Strickland, le meneur spectaculaire des Trail Blazers, évolue déjà dans sa troisième équipe en six saisons NBA. À 28 ans, il tente encore de changer de réputation.
Les médias ont souvent davantage parlé de ses bagarres, de ses retards et de son caractère ombrageux que de ses exploits balle en main. Surnommé « Twirl », la « Toupie », pour sa capacité à tourner en l’air et à conserver le ballon jusqu’au dernier instant avant de servir un partenaire, Rod Strickland n’a jamais réussi à échapper à son image de « bad boy ».
« Rod est un incompris, assure son ancien coéquipier Mario Elie, qui a grandi avec lui à New York. C’est un mec extra. Il s’est juste trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Je crois qu’il veut effacer cette image et montrer à tout le monde qu’il n’est pas un mauvais garçon. »
Il y a plusieurs Rod Strickland. Le joueur parfois égoïste et sûr de lui. Mais aussi le fils bien élevé, issu d’une famille soudée du South Bronx, qui téléphone régulièrement à ses proches. Son caractère s’est peut-être construit dans les attentes et la célébrité qui l’ont accompagné dès l’adolescence.
Il mène ainsi la Harry Truman High School de New York au sommet du basket lycéen, à Co-Op City, avant de passer une saison à Oak Hill Academy, prestigieuse institution de Virginie. À DePaul, il s’impose ensuite comme l’un des meilleurs meneurs universitaires du pays et dispute trois tournois NCAA.
C’est également à Chicago qu’il commence à construire sa réputation sulfureuse. Absences, retards, écarts de conduite : autant de mauvaises habitudes qu’il conservera lors de son passage aux Knicks.
Meneur des Spurs au début des années 1990
Sélectionné par New York avec le 19e choix de la Draft 1988, Rod Strickland supporte difficilement la concurrence de Mark Jackson, élu rookie de l’année quelques mois plus tôt. Ses coups de gueule et son comportement revêche divisent le vestiaire. La presse s’interroge rapidement sur la cohabitation entre les deux meneurs.
Malgré quelques soutiens au sein du groupe, Strickland est envoyé à San Antonio en février 1990, en échange du vétéran Maurice Cheeks. Les Spurs, qui cherchent un meneur capable d’alimenter leurs intérieurs, l’accueillent à bras ouverts.
Avec David Robinson sous le cercle, Terry Cummings, Sean Elliott et Willie Anderson à ses côtés, Strickland doit surtout organiser le jeu et éviter les écarts hors du terrain. Deux missions dont il ne s’acquittera pas toujours.
Dès les playoffs 1990, on lui reproche d’avoir précipité l’élimination des Spurs face à Portland. Dans le Game 7 de la demi-finale de conférence, il tente une passe aveugle très risquée dans les dernières secondes, avant de commettre une faute sur Clyde Drexler.
En février 1991, il se fracture ensuite la main droite lors d’une bagarre dans un bar et manque 21 rencontres. Les Spurs, qui sortaient d’une saison à 56 victoires, ne retrouvent pas leur élan et sont éliminés par Golden State au premier tour des playoffs.
Sur le terrain, Strickland n’a pourtant pas grand-chose à se reprocher. Durant cette série, il compile 18.8 points, 8.8 passes, 5.3 rebonds et 2.3 interceptions en 42 minutes de moyenne.
L’été suivant, il entre en conflit avec la direction texane pour obtenir un nouveau contrat. Il manque les 24 premiers matchs de la saison avant d’accepter un salaire de 1.3 million de dollars. Pour ne rien arranger, il se retrouve impliqué dans une affaire judiciaire. Quels que soient ses résultats sportifs, Rod Strickland reste jugé pour son comportement en dehors des parquets.
San Antonio est finalement balayé par Phoenix au premier tour des playoffs 1992. Blessé à la main gauche, le meneur manque le troisième match de la série. Libre durant l’été, il quitte le Texas et rejoint Portland.
Lieutenant de Clyde Drexler aux Blazers
Les Trail Blazers offrent une nouvelle chance à Rod Strickland, qui s’en prend alors à la presse et à la « fixette » dont il estime être victime.
« Mon problème, c’est que les médias parlent beaucoup plus de ce qui se passe loin des parquets que de mes qualités de joueur. Tout cela fausse la perception que le public a de moi. J’ai changé, croyez-moi. J’espère que les fans de Portland le remarqueront. »
Portland croit suffisamment en lui pour lui offrir un contrat de six ans. L’intéressé accepte d’abord de partager le poste de meneur avec Terry Porter. Pour sa première saison dans l’Oregon, il tourne à 13.7 points et 7.1 passes en 31 minutes. Les Blazers tombent au premier tour des playoffs contre… San Antonio.
L’année suivante, il grimpe à 17.2 points et 9.0 passes. Derrière Clifford Robinson et Clyde Drexler, il devient la troisième option offensive d’un candidat au titre.
« Rod veut et sait faire tout ce qu’il faut pour gagner, estime son entraîneur, Rick Adelman. Sa mauvaise image ? Cliff Robinson était lui aussi supposé être un joueur à problèmes. Personne n’en voulait le soir de la Draft et tout le monde nous le déconseillait. Vous avez vu le résultat… C’est pareil pour Rod. J’ai une confiance illimitée en lui. »
Strickland parvient alors à trouver sa place là où Drazen Petrovic et Danny Ainge avaient eu plus de difficultés. Utilisé comme troisième arrière, il peut aussi bien créer que marquer. Portland pense avoir trouvé la pièce capable de ramener l’équipe en Finales NBA, deux ans après sa défaite contre Chicago.
« Il a le style des grandes villes, décrit Mario Elie. Des accélérations, des feintes, un super dribble et beaucoup de flair quand il part en pénétration. C’est ça, le basket à la new-yorkaise. »
Élevé au 17e étage d’un immeuble du Bronx avec son frère et ses deux sœurs, Strickland découvre également une vie plus paisible dans l’Oregon. Loin de l’agitation new-yorkaise ou texane, il se sent moins observé.
« On peut faire beaucoup plus de choses qu’un citoyen normal en NBA, mais on est aussi sans arrêt surveillé et épié. Ici, je n’ai pas l’impression d’être une bête curieuse comme par le passé. Certains écrivaient toutes sortes de choses sur moi alors qu’ils ne m’avaient jamais rencontré. Le pire, c’était que mes parents lisaient ces articles. Même s’ils connaissaient la vérité, ils étaient blessés. »
Il découvre aussi un nouveau rôle : celui de sixième homme.
« Cela ne me pose aucun problème. J’étais titulaire précédemment, mais j’ai toujours voulu faire partie d’une équipe en lice pour le titre. C’est le cas de Portland. Pour une bague de champion NBA, je suis prêt à tout. »
Le titre ne viendra jamais. Portland remporte 47 matchs en 1993/94 avant de tomber dès le premier tour face au futur champion, Houston.
Meilleur passeur de la NBA en 1998
La saison suivante, le transfert de Clyde Drexler aux Rockets en cours d’exercice porte un coup fatal aux ambitions de Portland. Malgré les 18.9 points et 8.8 passes de Strickland, les Blazers sont balayés par Phoenix au premier tour. L’arrivée d’Arvydas Sabonis ne leur permet pas davantage de franchir un cap en 1996.
Rod Strickland fait alors ses valises pour Washington, accompagné d’Harvey Grant. En échange, Portland récupère notamment Rasheed Wallace. Aux côtés de Chris Webber et de son ami Juwan Howard, le meneur permet aux Bullets de retrouver les playoffs en 1997, une première depuis neuf ans.
Washington est balayé par Chicago, mais Strickland connaît la saison suivante le sommet individuel de sa carrière. Avec 17.8 points et 10.5 passes de moyenne, il termine meilleur passeur de la NBA et intègre la All-NBA Second Team.
Il n’est pourtant pas retenu pour le All-Star Game. Une absence particulièrement mal vécue par le meneur, qui annonce qu’il refusera toute éventuelle invitation future. Il n’en recevra aucune.
Sportivement, les Wizards ne décollent pas. Chris Webber est transféré à Sacramento contre Mitch Richmond et Otis Thorpe. Pendant trois ans, le trio Strickland-Richmond-Howard cristallise les critiques. Les résultats de Washington, avec seulement 18, 29 puis 19 victoires, sont inversement proportionnels aux salaires de ses trois stars.
Le point de rupture est atteint en 2000/01. Revenu aux affaires comme dirigeant, Michael Jordan entreprend de faire le ménage. Juwan Howard est envoyé à Dallas en février 2001. Mitch Richmond rejoint les Lakers quelques mois plus tard. Le contrat de Rod Strickland est quant à lui racheté.
Un meneur sous-estimé toute sa carrière
Strickland transite ensuite par Portland, Miami, Minnesota, Orlando, Toronto et Houston avant de prendre sa retraite en 2005, après 17 saisons NBA et neuf franchises.
Il poursuit ensuite sa carrière dans l’encadrement universitaire. Passé par Memphis, Kentucky et South Florida, il prend finalement les commandes de Long Island University.
Rod Strickland laisse derrière lui une image complexe. Celle d’un meneur brillant, créatif et admiré par ses pairs, dont l’influence se retrouve notamment dans le jeu de Kyrie Irving, son filleul, mais aussi dans celui de Trae Young.
Il laisse également le souvenir d’un joueur qui n’a jamais totalement su se protéger de lui-même. Les retards, les conflits et les incidents ont souvent occulté ses accélérations, ses changements de rythme et sa capacité exceptionnelle à trouver ses partenaires.
Le 25e joueur de l’histoire à avoir atteint les 10 000 points et 5 000 passes aurait sans doute connu une autre carrière avec un peu moins de caractère et davantage de discipline. Mais Rod Strickland aurait-il encore été Rod Strickland sans ses contradictions ?
« Toupie » or not to be…
Palmarès
17 saisons NBA
1 094 matchs, dont 740 comme titulaire
All-Rookie Second Team (1989)
All-NBA Second Team (1998)
Meilleur passeur de la NBA (1998)
13.2 points, 3.7 rebonds, 7.3 passes et 1.5 interception de moyenne
45.4% aux tirs, 28.2% à 3-points et 72.1% aux lancers francs




