Le bras de fer est désormais public. Depuis plusieurs mois, Novak Djokovic ne se contente plus d’être une icône sportive. Il est devenu, malgré lui ou non, un symbole politique dans son propre pays.
En décembre 2024, le champion aux 24 titres du Grand Chelem a exprimé son soutien aux manifestations étudiantes visant le gouvernement serbe. Ces protestations avaient éclaté après le drame de Novi Sad, où l’effondrement d’un auvent de gare avait coûté la vie à 16 personnes. Rapidement, la colère s’est propagée à travers le pays : d’une ville, le mouvement s’est étendu à près de 400 localités au printemps 2025, sur fond d’accusations de corruption et de négligence des autorités.
Djokovic, figure nationale incontestable, a choisi son camp.
Un geste lourd de sens dans un pays où le sport et la politique s’entremêlent facilement. Selon le journaliste Jaschar Dugalic, dans les colonnes de la Neue Zürcher Zeitung, le gouvernement aurait alors « pris Djokovic pour cible ». Des médias proches du pouvoir se seraient lancés dans une campagne de dénigrement. Le tabloïd Informer l’a qualifié de « honte », avant de le dépeindre comme « un faux patriote » lorsque des informations ont circulé sur un possible départ vers la Grèce.
Car entre-temps, le natif de Belgrade avait fait un choix fort : s’installer à Athènes en septembre dernier avec son épouse Jelena et leurs deux enfants, Stefan et Tara. Officiellement, aucune raison politique n’a été avancée. Officieusement, la coïncidence interroge.
La tension est même montée d’un cran lorsqu’un entrepreneur opposé aux manifestations a diffusé une vidéo liant le père du joueur à de graves accusations — un épisode qui a contribué à envenimer davantage le climat.
Alors que le tumulte médiatique battait son plein, Djokovic répondait comme il l’a toujours fait : sur le court. À 38 ans, il est devenu le joueur le plus âgé à atteindre la finale de l’Australian Open en 2026. Une campagne héroïque marquée par une demi-finale épique remportée en cinq sets contre Jannik Sinner, avant de céder en quatre manches face au numéro un mondial Carlos Alcaraz.
Pendant que certains l’attaquaient sur son patriotisme, lui portait encore le drapeau serbe sur la plus grande scène du tennis mondial.
Et c’est là que le paradoxe apparaît.
Sur TV Pink, le président serbe Aleksandar Vucic a tenu à féliciter son champion : » Je soutiens de tout cœur Novak Djokovic, ainsi que tous ceux qui portent fièrement le drapeau tricolore serbe, et j’attends ses succès avec impatience. Face à Sinner, il a montré quelque chose d’extraordinaire. C’est le plus grand joueur de son époque dans un sport aussi exigeant que difficile. Ce n’est pas une simple félicitation : il représente son pays avec dignité et contribue à son rayonnement. Je lui ai dit sincèrement ce que je pensais, et aujourd’hui je l’exprimerais avec encore plus de fermeté — non pas à son égard, mais à propos du contexte dans lequel nous nous trouvions. Mes convictions ne changeront sous l’influence d’aucune star du sport, du cinéma ou du divertissement » a-t-il expliqué.
Djokovic occupe désormais un espace bien plus large que celui d’un simple joueur de tennis. Il est à la fois héros national, voix influente et personnalité clivante. Son départ à Athènes, ses prises de position et les réactions qu’elles suscitent montrent que son héritage dépasse largement les lignes blanches d’un court.
À 38 ans, Djokovic continue de courir après les titres. Mais dans son pays, c’est une autre bataille — plus complexe, plus sensible — qui se joue en parallèle. Et celle-ci ne se gagnera pas en cinq sets.




