Chaque fin mai, John Starks sait que son téléphone va sonner. La raison tient en une action, devenue l’une des plus célèbres de l’histoire du Madison Square Garden : son dunk ligne de fond sur Horace Grant, avec Michael Jordan dans le décor, le 25 mai 1993.
« Sur ce dunk, j’étais d’abord dans la lecture de jeu », raconte-t-il dans le Pivot Podcast. « B.J. Armstrong avait tendance à sauter l’écran pour m’envoyer vers la ligne de fond. Là, Bill Cartwright est trop haut, Armstrong est dos à lui, et j’ai vu l’espace. Je me suis dit : il faut y aller fort. J’ai pris toute l’énergie du Garden. Je n’ai jamais sauté aussi haut de ma carrière. »
Sur le moment, il ne réalise même pas complètement ce qu’il vient de faire. « Ce n’est que le lendemain que j’ai vu qui était aussi sur le poster. Ah, je t’ai eu toi aussi ! » sourit-il, en référence à Michael Jordan.
Une carrière partie de très loin
Alors que les Knicks retrouvent les Finals pour la première fois depuis 1999, le souvenir de John Starks revient forcément hanter New York. Pas seulement pour ce dunk, mais pour tout ce qu’il représentait : un arrière explosif, rugueux, imprévisible, capable de faire basculer une salle sur une seule possession.
Avant d’en arriver là, pourtant, son parcours n’a rien d’une ligne droite. Ignoré à la Draft 1988, plombé par ses écarts à l’université, passé par les ligues mineures et même par les rayons de Safeway, l’équivalent américain de Carrefour ou Leclerc, John Starks a longtemps dû se battre contre lui-même.
« J’avais besoin de grandir, de prendre de la maturité en tant qu’homme », reconnaît-il. « J’ai grandi sans figure paternelle, donc j’ai mis du temps à me trouver. Jusqu’à ce que je rencontre ma femme. On s’est mariés, on a eu un petit garçon, et ça a accéléré ma maturation. J’avais une bouche en plus à nourrir. »
C’est dans cette période de doute qu’un collègue de supermarché lui glisse une phrase qui va le marquer : « Garçon, ce n’est pas la vie que tu veux. Retourne à l’école ! » Le lendemain, John Starks se réinscrit.
« Même quand je rangeais les rayons de Safeway, je jouais toujours », se souvient-il. « Dans des matchs improvisés, dans des ligues… J’étais toujours dans le basket. »
New York, ville parfaite pour un joueur excessif
Après une première expérience discrète aux Warriors, derrière Mitch Richmond, John Starks arrive aux Knicks en 1990. Là où d’autres auraient été écrasés par la pression médiatique, lui s’en nourrit.
« À Golden State, il y avait trois journalistes dans le vestiaire, et ils étaient bienveillants. À New York, il y en avait une vingtaine, et on était mis sous le microscope », compare-t-il. « Il faut avoir une mentalité particulière pour vivre avec cette pression constante. Il faut être un peu fou, mais ça correspondait parfaitement à ma personnalité. »
Dans le New York de Pat Riley, dur, défensif et inflammable, John Starks trouve son environnement naturel. Son intensité colle au Garden, et sa progression est spectaculaire : de joueur de rotation à All-Star en quatre saisons.
« Quand on traversait ce tunnel, on savait qu’on allait avoir le meilleur match de l’année de notre adversaire », explique-t-il. « Parce que c’était au Garden, à New York. Même une équipe à 1 victoire et 18 défaites voulait se montrer. Et nous, il fallait répondre. J’adorais ça. »
Michael Jordan, Reggie Miller et le goût du combat
Dans les années 1990, les Knicks vivent au cœur des plus grandes rivalités de l’Est : Chicago, Indiana, Miami. Mais les Bulls restent à part.
« Avec Michael Jordan, Scottie Pippen et Horace Grant, ils avaient établi le standard », rappelle John Starks. « Nous, on poussait derrière pour essayer d’arriver à leur niveau. J’adorais jouer contre les meilleurs. Si j’avais pu jouer tous les jours contre MJ, je l’aurais fait avec plaisir. »
Cette rage compétitive a aussi son revers. Face aux Pacers, en 1993, elle débouche sur l’un des coups de sang les plus célèbres de sa carrière : un coup de tête à Reggie Miller, après une série de contacts et de provocations.
« Quand tu sors les coudes sur moi, je vais te prévenir de ne pas le refaire », raconte-t-il. « Je suis allé voir l’arbitre pour lui dire qu’il venait de me mettre les deux coudes. On m’a répondu : ferme-la et joue, John. Donc je me suis dit que j’allais m’en charger personnellement. »
John Starks sait pourtant qu’il ne doit pas craquer. « À l’intérieur, je me disais : s’il te plaît, ne le touche pas. C’est un match de playoffs. Mais il a rapproché sa tête et c’est parti tout seul. Bam ! Après ça, je n’ai plus eu de problème avec Reggie. Il avait arrêté ses conneries avec moi. »
Le Game 7 de Houston, cicatrice éternelle
Avec John Starks, tout a toujours été affaire d’intensité. Ses plus grands moments comme ses plus grandes chutes. Et aucune chute ne fut plus rude que le Game 7 des Finals 1994, à Houston.
Ce soir-là, alors que les Knicks touchent le titre du doigt, l’arrière sombre : 2/18 au tir, 0/10 à 3-points. Une nuit cauchemardesque, restée comme la grande cicatrice de sa carrière.
« C’était un des pires moments de ma carrière », admet-il. « J’avais le sentiment d’avoir déçu le public, les fans, la franchise… »
Pendant longtemps, il refuse même de revoir le match. Jusqu’à comprendre que la seule manière d’avancer est d’affronter le souvenir.
« Ma plus grosse erreur a été de ne pas revisionner ce match plus tôt », explique-t-il. « Un jour, j’ai mis la cassette dans le magnétoscope et j’ai regardé. Du début à la fin. Il le fallait. Je me suis senti beaucoup mieux après. Il faut affronter ses problèmes, pas les fuir. »
Avec le recul, il sait que le problème était surtout mental. « Je n’avais pas dormi pendant 24 heures avant. Je me faisais des films : on va célébrer ici, puis là… Je me voyais déjà sur la ligne d’arrivée, mais je n’avais pas couru la course. »
Une icône imparfaite, donc inoubliable
John Starks ne sera pas non plus de l’épopée de 1999, échangé à Golden State dans le transfert de Latrell Sprewell. Une douleur de plus pour celui qui rêvait d’une seconde chance en Finals après la retraite de Michael Jordan.
« J’étais chaud », dit-il. « Je me disais que j’allais avoir une chance de me racheter. Mais non. Quand ils sont allés en finale, je n’étais pas avec eux. J’avais les boules, je peux vous le dire. Mais j’étais aussi content pour Pat Ewing. »
Meilleur sixième homme en 1997, passé ensuite par Chicago et Utah, John Starks n’a jamais été le joueur le plus lisse, ni le plus rationnel.
Il était tout l’inverse : aérien, rugueux, sanguin, parfois incontrôlable. Un joueur capable d’électriser le Garden, de faire perdre ses nerfs à Reggie Miller, mais aussi de se perdre lui-même dans la lumière d’un Game 7.
C’est sans doute pour ça que New York ne l’a jamais oublié. Parce que John Starks jouait comme il vivait : sans filtre, sans frein, avec les tripes à fleur de peau. Les fans de New York s’en souviennent encore. La preuve, chacune de ses apparitions, lors de ces playoffs 2026, est l’occasion pour le Garden de le saluer chaleureusement.




