Intérieur besogneux aux goggles devenus iconiques, Horace Grant est un livre d’histoire à lui seul. En 17 saisons NBA, il a joué avec une impressionnante collection de Hall of Famers et de All-Stars : Michael Jordan, Scottie Pippen, Shaquille O’Neal, Penny Hardaway, Kobe Bryant, Gary Payton, Karl Malone ou encore Tracy McGrady.
Quatre fois champion NBA, trois fois avec les Bulls puis une fois avec les Lakers, l’ancien ailier-fort a surtout été un témoin privilégié de plusieurs époques. Invité du podcast All The Smoke, il a notamment raconté ce que Michael Jordan et Kobe Bryant avaient en commun.
« J’ai eu l’immense chance de pouvoir jouer avec les deux et leurs similitudes sont incroyables. C’est comme regarder deux jumeaux », explique-t-il. « Leur plus gros point commun, c’était l’éthique de travail. Pas seulement sur le terrain, les jours de match. C’était aussi ce qu’ils faisaient hors des terrains, les jours sans match. Jordan savait qu’il devait se renforcer parce que les Pistons nous bottaient les fesses. Donc il était tout le temps à la salle de muscu pour devenir plus costaud. Kobe, après un match raté, pouvait s’imposer une session de shooting à 4h30 du matin pour progresser. Ils avaient cette éthique, cette passion, cet amour du jeu. »
Une enfance à la dure
Si Horace Grant a su se faire une place en NBA, c’est aussi parce qu’il avait grandi loin du confort. En Géorgie, son enfance a été marquée par la pauvreté, le travail et une forme de débrouille permanente.
« Mes parents avaient tous les deux deux jobs, mais on a vécu dans la pauvreté. On chassait, on pêchait. Tout ce qui pouvait passer dans le jardin était potentiellement le dîner du jour. On a mangé des lapins, des écureuils, des ratons laveurs, même des opossums parfois. Le meilleur était le raton laveur, puis le lapin. Les écureuils ont trop d’os [rires] ! On a mangé du serpent et de l’alligator aussi. À l’âge de dix ans, mes parents ont divorcé et on a déménagé dans les quartiers. Pendant l’été, dès 11 ans, mon frère et moi, on allait bosser dans les champs, on ramassait des fruits. On bossait de 4h30 du matin à 5h de l’après-midi. »
Avec son frère jumeau Harvey, Horace Grant se fait ensuite remarquer sur les parquets. Les deux frères sont un « package » pour les universités, et Clemson finit par les récupérer.
« On a choisi Clemson parce que ce n’était pas loin de la maison, et qu’ils étaient dans l’ACC, une des meilleures conférences à l’époque. Larry Nance, qui est encore un de mes amis proches, y est passé également. C’était un choix raisonnable. Mais si moi je jouais pas mal, mon frère a été redshirt. Et c’est parti en cacahuètes. Harvey a pété un plomb et il a merdé, je peux le dire. Ils sont venus me voir pour me prévenir qu’ils allaient l’expulser de l’équipe et m’ont proposé une somme que je ne pouvais pas refuser. Ma mère n’avait jamais été aussi heureuse de séparer ses jumeaux ! »
Devenu star de Clemson, élu meilleur joueur de l’ACC lors de sa saison senior, Horace Grant a tout de même croisé plus fort que lui à l’université : Len Bias, phénomène de Maryland, drafté par les Celtics en 1986 avant de mourir deux jours plus tard.
« Len Bias faisait 2m03, il était taillé dans le marbre, il avait une détente de folie et un bon shoot. Il n’avait aucune faille dans son jeu. Je me souviens qu’avant sa Draft, même Larry Bird s’était déplacé pour aller le voir jouer en chair et en os à un camp d’été. Sur le campus, c’était la même chose. J’étais pote avec tous les gars de l’équipe de foot et plusieurs d’entre eux sont venus me voir après les cours pour me demander des tickets pour le match. Mais ils m’ont dit : tu sais qui on vient voir. C’était Len Bias. Il était littéralement extraordinaire, tout le monde voulait le voir à l’œuvre. »
Le choc de la NBA avec les Bulls
Sélectionné en 10e position de la Draft 1987 par Chicago, Horace Grant arrive dans une équipe en pleine construction autour de Michael Jordan. Avec Scottie Pippen, choisi la même année, il va devenir l’un des piliers du premier triplé des Bulls. Mais avant de s’installer, il doit surtout encaisser le choc Charles Oakley.
« Quand je suis arrivé à Chicago, la première chose qui m’a choqué, c’est le froid. Je n’étais pas prêt. Le lendemain, je suis allé m’acheter un de ces longs manteaux avec le col en fourrure [rires] ! Mais avec les Bulls, j’ai surtout été pris en charge par Charles Oakley. C’est lui qui m’a formé au jeu NBA, il y allait franchement avec moi aux entraînements. Parce qu’il savait que je venais lui prendre son poste de titulaire. Quand j’ai appris qu’il avait été échangé à New York la saison suivante, je suis allé directement à la salle de muscu. Avec les Karl Malone, les Buck Williams, les Kevin Willis, les Charles Barkley et tellement d’autres, je savais que je devais assurer physiquement. »
L’adaptation est d’autant plus rude qu’Horace Grant doit accepter un rôle totalement différent de celui qu’il occupait à Clemson. Plus question de prendre 25 tirs par match. À Chicago, il doit défendre, poser des écrans, prendre des rebonds et punir quand l’occasion se présente.
« Ma transition a été une des choses les plus difficiles que j’ai eu à vivre dans ma carrière. J’étais le meilleur joueur de mon équipe, je prenais 25 tirs par match, je venais d’être élu meilleur joueur de l’ACC. Et puis, à Chicago, je devais défendre et prendre des rebonds. Mon ego en a pris un coup. J’étais dépité ! Mais j’ai appris avec l’expérience que chaque joueur a un rôle à remplir. On avait des scoreurs avec MJ, puis Pip. Des shooteurs avec Craig Hodges, B.J. Armstrong et John Paxson. Mon rôle était de défendre et prendre des rebonds. Et quand l’opportunité se présentait, de rentrer un ou deux tirs à mi-distance. »
Barkley, Bird et les nuits compliquées
Dans les années 1990, être intérieur en NBA signifie aussi se coltiner une collection de monstres physiques ou techniques. Horace Grant se souvient évidemment de Charles Barkley, affronté en finale NBA 1993, lorsque les Bulls ont bouclé leur premier « three-peat ».
« Barkley n’avait aucune faiblesse. Et tu savais qu’il allait avoir le ballon une trentaine de fois par match au poste bas. À l’époque, on n’avait pas la règle des cinq secondes, donc il t’enfonçait sous le panneau à coups de derrière ! Pour ne rien arranger, Phil Jackson n’aimait pas les prises à deux. Donc il fallait se le coltiner en un-contre-un. J’ai énormément de respect pour lui car il amenait l’énergie à chaque match. C’était un vrai compétiteur. »
Mais son pire cauchemar n’était pas Charles Barkley. C’était Larry Bird.
« Larry Bird était le pire à affronter. Une fois, on jouait les Celtics et il mettait Scottie à l’amende. Il en était à 21 ou 22 points à la mi-temps. Dans les vestiaires, Phil m’annonce que c’est maintenant à moi de défendre sur lui. Je suis plus grand, plus costaud que Pip. Il n’y a pas moyen qu’il me fasse la même chanson en deuxième mi-temps. Là, j’arrive face à lui et il me dit : ‘Vous êtes sérieux ? Vous allez me mettre ce gars-là aux basques ?’ Il annonçait les tirs qu’il allait prendre. Pip me disait de ne pas tomber dans ses feintes, de ne pas jouer son jeu. Mais même quand je ne tombais pas dans le panneau, cet enfoiré rentrait ses tirs ! Là, pour le coup, Phil a lancé la prise à deux [rires]. »
Krause, Jordan et l’obsession de la gagne
Membre essentiel de la première dynastie des Bulls, Horace Grant a lui aussi connu les tensions avec Jerry Krause, le GM souvent malmené dans The Last Dance. Mais l’ancien intérieur nuance le portrait.
« Jerry Krause n’a jamais vraiment reçu le crédit qu’il mérite. Il n’y a pas beaucoup de GM qui ont réussi à gagner six titres dans leur carrière. Avec lui, on savait à quoi s’en tenir, il était honnête et franc. Je me souviens d’une réunion avec mon ancien agent et Krause. On négociait mon prochain contrat et il a lancé : ‘Là, maintenant, je serais prêt à l’échanger contre A.C. Green.’ Je m’en souviens parce que ça m’avait marqué. Je me suis levé et je suis parti. C’était un coup de poignard, mais je respectais le fait qu’il m’ait dit ça en face. Maintenant, je savais que je voulais lui donner tort sur le terrain. »
Après des années à buter sur les Pistons, les Bulls finissent par passer le cap en 1991. Pour Horace Grant, le déclic est venu dès l’année précédente, après une finale de conférence perdue en sept manches.
« En 1990, on emmène les Pistons jusqu’au Game 7 en finale de conférence. Malheureusement, Pip a souffert de migraines. Mais s’il n’est pas malade et amoindri, je pense qu’on les bat dès cette série. En tout cas, on savait qu’on avait la formule pour les battre. L’été suivant, on était tous ensemble à s’entraîner, à la muscu. On était remontés. Et la saison suivante, on leur a mis un coup de balai. »
De Michael Jordan, Horace Grant retient évidemment le talent, mais aussi cette incapacité totale à accepter la défaite, même dans les jeux les plus anodins.
« Il pariait sur tout. Il voulait jouer sur tout, et surtout gagner ! C’était compulsif, comme Kobe aussi. Ils ne voulaient jamais perdre. On jouait au tonk dans l’avion des Bulls. Mike n’avait jamais beaucoup de cash sur lui et là, il venait de tout perdre. Il me demande si je peux lui avancer mille dollars. Pas de souci. Il continue à perdre, il me redemande mille dollars. Il perd encore, et l’avion atterrit. En descendant, je lui crie : ‘Eh Mike, n’oublie pas mon cash demain !’ Le lendemain, quand il m’a croisé, je lui tends la main pour récupérer mon dû, et là, il m’a balancé deux piles de billets de cent, tout frais sortis de la banque. »
Et même les valises à l’aéroport pouvaient devenir un terrain de jeu.
« Il nous l’a bien mis à l’envers quand on était rookies avec Pip. Il nous faisait parier sur l’ordre dans lequel les sacs allaient sortir du carrousel à l’aéroport. Il nous déplumait à chaque fois… jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’il payait le gars qui déchargeait les soutes ! »
Le rêve inachevé du Magic
Parti à Orlando en 1994, Horace Grant rejoint alors l’un des duos les plus excitants de la ligue : Shaquille O’Neal et Penny Hardaway. Dès son arrivée, Shaq se charge de l’accueil.
« Shaq n’arrêtait pas de faire des blagues et des canulars. Mais il t’aurait donné le T-shirt qu’il avait sur le dos. C’est un des meilleurs êtres humains avec lesquels j’ai pu être associé. Et sur le terrain, il ne fallait surtout pas l’énerver. À l’époque, il pouvait aller chercher le rebond, prendre les espaces en partant en dribble et finir le coast-to-coast ! C’était lui qui était venu me récupérer à l’aéroport quand ils me courtisaient pendant la période des transferts. Il est arrivé en Porsche et je n’en revenais pas : comment ce gars-là peut rentrer dans une Porsche ? Et là, il me montre l’habitacle et je vois que c’était une Porsche complètement customisée, à sa taille ! J’ai rapidement signé après ça [rires]. »
À Orlando, Horace Grant découvre aussi le talent de Penny Hardaway. Et il reste convaincu que les blessures ont privé la NBA d’un joueur historique.
« Penny était incroyable. Un arrière de grande taille qui peut shooter, prendre des rebonds, faire des passes décisives, avec un QI basket incroyable. Comment j’ai prié et espéré qu’il ne se blesse jamais… S’il n’avait pas connu tous ses pépins physiques, il aurait été dans le Top 15 ou Top 20 des meilleurs joueurs de l’histoire, je t’assure ! Quand Shaq devait s’asseoir à cause des fautes, Penny prenait le contrôle. On n’avait même pas à se retourner. Les mouvements qu’il sortait en match, c’était incroyable. »
En 1995, le Magic élimine les Bulls de Michael Jordan au deuxième tour des playoffs. Horace Grant est porté en triomphe par ses nouveaux coéquipiers, et il pense alors tenir sa quatrième bague. Sauf que Houston et Hakeem Olajuwon l’attendent en finale.
« Sans vouloir manquer de respect aux Hakeem, Clyde, Robert Horry ou Sam Cassell, je pensais vraiment que ça allait être ma quatrième bague. On avait gagné 60 matchs en saison régulière, on venait de battre MJ et les Bulls. Et pas un MJ amoindri comme certains le disent : il venait de mettre 55 points à John Starks et aux Knicks. Mais je me suis réveillé en plein cauchemar, un cauchemar appelé Hakeem Olajuwon. Shaq n’arrivait pas à s’en sortir face à lui. Brian Hill m’a fait défendre sur lui et j’ai pris cher aussi. Chaque mouvement, chaque rebond, il me faisait danser ! »
La suite est cruelle pour Orlando. Shaquille O’Neal file aux Lakers en 1996, et le projet s’effondre plus vite que prévu.
« Quand Shaq est parti à LA, j’étais en Géorgie chez mes parents. Il a essayé de m’appeler quatre fois, mais quand je suis à la maison, je suis à la maison, je n’ai pas répondu. Quand j’ai appris la nouvelle, c’est comme si j’avais pris un coup de poing de Mike Tyson dans le ventre. Mais c’est la nature de notre business. Avant ça, il y avait eu une sorte de sondage dans un journal à Orlando pour demander si Shaq valait les 100 millions de dollars d’un nouveau contrat. Et la réponse avait été non. Quand on dit ça à Shaq, à ce niveau de joueurs comme MJ, Magic, Kobe ou Larry, qu’il n’est pas désiré dans sa propre ville… Il est parti fissa. »
Dernier titre avec Kobe et Shaq
Après Orlando puis un passage à Seattle, Horace Grant retrouve Phil Jackson et Shaquille O’Neal aux Lakers en 2000. Il arrive dans une équipe déjà championne, mais pas toujours simple à gérer.
« Phil m’appelle et me dit qu’ils vont me récupérer via trade, pour amener de l’expérience. Il ne me dit pas grand-chose d’autre, juste d’être moi-même. J’étais dans un bar à Orlando et j’ai commandé deux tournées pour tout le monde. Salut la compagnie, je vais jouer avec Shaq et Kobe ! Mais en vérité, on a galéré en saison régulière cette première année ensemble. Shaq était venu me voir pour s’excuser de m’avoir fait venir dans ce merdier. Je lui disais : t’inquiète pas, on va trouver la solution. »
La solution arrive en playoffs. Les Lakers écrasent la concurrence à l’Ouest, puis dominent les Sixers en finale 2001 pour offrir à Horace Grant sa quatrième bague.
« En playoffs, on a eu le déclic et on a balayé tout le monde : Sacramento, Portland et San Antonio. On a eu dix jours de repos avant la finale. On se faisait des entraînements costauds et Phil nous donnait le jour suivant en repos. On n’a jamais autant fait la fête [rires] ! »
Dans ce vestiaire, certains profils sont plus difficiles à canaliser que d’autres. Horace Grant garde notamment un souvenir très précis de J.R. Rider, champion avec les Lakers cette année-là.
« J.R. était un phénomène. Mais il faisait n’importe quoi ! Je l’ai vu se garer sur le parking du centre d’entraînement et s’allumer un gros pétard. Il débarquait à l’entraînement avec les yeux rouges. Et je voyais Phil se décomposer. Mais J.R. était encore un tueur sur le terrain. Il mettait des gars à l’amende. Il n’hésitait pas à s’attaquer à Kobe à l’entraînement. »
Des Bulls de Jordan aux Lakers de Kobe et Shaq, en passant par le Magic de Penny et les Sonics de Gary Payton, Horace Grant n’a pas seulement traversé une époque : il l’a accompagnée de l’intérieur. Avec quatre bagues, des souvenirs en pagaille et une place à part dans la mémoire collective de la NBA des années 1990 et 2000.




