Les images ont un peu jauni mais restent gravées dans toutes les
mémoires: Jacques Chirac avec son maillot des Bleus floqué du
numéro 23, une bise sur le crâne de Fabien Barthez et des slogans
repris à pleins poumons. Dans la légende de France 98, l’ancien
président de la République s’est installé comme le fameux
« 23e homme » de l’équipe de France.
Sauf qu’en coulisses, un autre membre de l’exécutif a vécu cette
Coupe du monde d’une façon bien différente.
Décédé dimanche à l’âge de 88 ans, Lionel Jospin, ex-basketteur
discret, passionné de tactique, s’était offert après la finale
France-Brésil (3-0) un tête-à-tête presque clinique avec Aimé
Jacquet, au cœur du vestiaire de Saint-Denis. Une scène irréelle
pour un Premier ministre.
Chirac en maillot, Jospin l’érudit: le décor politique de
France 98
Jacques Chirac et lui partageaient alors l’exécutif en pleine
cohabitation. Michel Platini résumait ainsi le contraste: Jospin
vivait le sport en érudit quand Chirac cherchait surtout le
contact. Ce dernier lui-même ne s’en cachait pas, racontait Michel
Denisot dans Brèves de vies. « Il ignore presque
tout du foot. La preuve ! Pendant la Coupe du monde, il a confondu
les prolongations avec un échauffement. Ça ne l’intéresse pas. Lui,
il aime l’ambiance, l’atmosphère dans le stade, le truc vital,
l’humain », citait le JDD.
Sur le terrain médiatique, Chirac est pourtant resté omniprésent
ce 12 juillet 1998. Maillot floqué du numéro 23 sur l’épaule,
entrée théâtrale dans le vestiaire, bise sur le crâne de Fabien
Barthez, gestes chaleureux envers un Laurent Blanc privé de finale:
le chef de l’Etat a occupé l’espace au Stade de France, pendant que
son Premier ministre peinait de son côté à se frayer un chemin
jusqu’aux joueurs.
12 juillet 1998, Lionel Jospin pousse la porte du vestiaire des
Bleus
Pendant que les caméras suivaient Jacques Chirac, l’ancien élu
socialiste est arrivé dans le vestiaire tricolore à 23h15, presque
incognito. Lionel Jospin y est resté 22 minutes, a touché la Coupe
du monde une seule fois, quatre secondes à peine, quand l’ancien
président l’a saisie quatorze fois. Lui cherchait moins la photo
que l’échange.
Très vite, il s’est écarté du brouhaha pour rejoindre Aimé
Jacquet. Les rushes non montés do documentaire Les Yeux dans les
Bleus et les souvenirs du sélectionneur décrivent un échange
étonnamment technique. Jospin est revenu sur le tournant du match:
le carton rouge de Marcel Desailly autour de la 68e minute, le
passage en 4-4-1, Emmanuel Petit qui a reculé d’un cran, l’entrée
de Patrick Vieira, la gestion des dernières minutes.
Lionel Jospin-Aimé Jacquet, le face-à-face passé inaperçu
Aimé Jacquet a écouté, surpris de voir un chef de gouvernement
parler comme un consultant. Depuis l’inauguration du Stade de
France, quelques mois plus tôt, Jacques Chirac disait déjà à
Jean-François Lamour: « Ecoute Jean-François, je sens
quelque chose. Ce sont des types bien, ils ont du potentiel. Tu vas
m’organiser régulièrement un appel téléphonique ou une rencontre
avec eux. » Convaincu du destin de cette équipe.
Dans le vestiaire, Jospin est allé plus loin: il a détaillé
comment les milieux ont « coupé l’eau » aux
attaquants brésiliens. Bixente Lizarazu a raconté que l’ancien
Premier ministre l’avait d’abord félicité pour un geste défensif
très précis: « Votre couverture sur Ronaldo en première
mi-temps était un modèle d’anticipation. » De quoi donner
un autre visage à cette scène entre Lionel Jospin et Aimé Jacquet
dans le vestiaire de France 98.




