Rare, mais pas sans précédent. Voilà comment résumer la menace ultime qui plane sur Kawhi Leonard, les Clippers et, par ricochet, les Raptors.
L’enquête autour du contrat de l’ailier avec la franchise de Los Angeles se poursuit et pourrait entraîner des sanctions particulièrement lourdes si la NBA établissait l’existence d’avantages financiers dissimulés. Parmi les armes à la disposition de la ligue figure l’annulation pure et simple du contrat.
Un tel scénario bouleverserait évidemment la situation du joueur. Il empêcherait également son transfert vers Toronto d’être réalisé dans les conditions prévues et pourrait faire disparaître certains avantages liés à son ancienneté contractuelle, notamment ses « Bird Rights ».
Une mesure extrême, que la NBA n’a utilisée qu’avec parcimonie. Mais son histoire est jalonnée de contrats annulés, invalidés ou attaqués par la ligue au nom du salary cap et de l’équité entre les franchises.
Joe Smith, le précédent qui fait toujours trembler la NBA
C’est le dossier auquel toutes les affaires de contournement du salary cap finissent par être comparées.
En 1998, Minnesota cherche à construire une équipe compétitive autour de Kevin Garnett, devenu la nouvelle superstar de la franchise. Les Wolves obtiennent alors l’accord de Joe Smith, premier choix de la Draft 1995, pour seulement 1,75 million de dollars sur une saison.
Une immense affaire pour un joueur qui tournait encore à 18,7 points et 8,5 rebonds de moyenne un an plus tôt. Smith accepte ensuite un deuxième contrat réduit, à 2,1 millions de dollars, puis un troisième accord à 2,5 millions.
Cette succession de petits contrats cache toutefois une manœuvre autrement plus ambitieuse. En restant trois ans dans le Minnesota, Smith devait permettre aux Wolves d’obtenir ses « Bird Rights », puis de le prolonger au-delà du salary cap. En échange de ses sacrifices temporaires, la franchise lui aurait promis un futur contrat pouvant atteindre 86 millions de dollars sur sept ans.
Le montage est découvert lorsque les agents du joueur se séparent et que leur conflit se retrouve devant les tribunaux. Des documents écrits révèlent alors l’existence de l’accord secret.
Le commissioner David Stern frappe très fort. Les contrats signés par Joe Smith avec Minnesota sont annulés, le joueur devient free agent et la franchise reçoit une amende de 3,5 millions de dollars. Glen Taylor et Kevin McHale sont suspendus, tandis que les Wolves perdent cinq premiers tours de Draft, même si deux d’entre eux seront finalement restitués.
Pour conserver un seul joueur, Minnesota a compromis plusieurs années de sa construction autour de Kevin Garnett. Plus de vingt-cinq ans après, l’affaire reste la référence absolue lorsqu’il est question d’un contrat caché.
Les clauses de sortie qui faisaient enrager David Stern
Au début des années 1990, plusieurs franchises découvrent une faille dans le fonctionnement du « soft cap ».
Une équipe disposait de moyens très limités pour recruter un free agent lorsqu’elle avait déjà atteint le salary cap. Elle pouvait en revanche dépasser cette limite pour prolonger un joueur possédant les droits nécessaires. La parade consistait donc à faire signer au joueur un contrat de longue durée, mais assorti d’une clause lui permettant de se libérer après seulement une saison.
Le joueur acceptait d’abord un salaire réduit, devenait free agent un an plus tard, puis signait un nouveau contrat beaucoup plus avantageux avec la même équipe.
Chris Dudley utilise notamment ce mécanisme avec Portland en 1993. David Stern annule son contrat de sept ans, considérant que sa clause de sortie au bout d’une saison constitue une tentative manifeste de contourner le salary cap. Mais un juge donne raison au joueur et aux Blazers.
L’année suivante, la NBA s’attaque à des montages comparables concernant A.C. Green à Phoenix, Toni Kukoc à Chicago et Horace Grant à Orlando. Elle invalide les contrats, puis porte l’affaire devant la justice.
Cette fois encore, la ligue est en grande partie désavouée. Un juge fédéral confirme la validité des accords de Green, Kukoc et Dudley, estimant que la NBA n’a pas suffisamment démontré l’existence d’une entente illégale destinée à contourner le salary cap.
Le cas d’Horace Grant reste davantage exposé, le juge autorisant la NBA à poursuivre sa contestation. Le Magic finit par revoir la structure de son contrat afin de sortir du conflit.
« Nous devons simplement montrer, dans chaque cas, que le contrat est un contournement du salary cap », expliquait alors Jeffrey Mishkin, vice-président de la ligue chargé des affaires juridiques.
La NBA n’était donc pas privée du droit d’attaquer ce type de montage. Elle devait toutefois apporter la preuve d’une véritable entente frauduleuse, et non simplement dénoncer une clause qui lui déplaisait.
La ligue n’attendra cependant pas une nouvelle bataille judiciaire pour refermer la brèche. Dans la convention collective négociée en 1995 avec le syndicat des joueurs, les « player options » sont alors clairement distinguées des clauses de sortie anticipée, désormais baptisées « Early Termination Options ». Ces dernières ne peuvent prendre effet avant la fin de la troisième saison du contrat.
Une « player option » ne permet, elle, que d’ajouter une saison au terme initialement prévu. Il devient donc impossible de reproduire à l’identique le montage utilisé par Dudley, Kukoc ou Green : signer un long contrat à prix réduit, s’en libérer après seulement un an, puis renégocier immédiatement avec la même franchise au-delà du salary cap. Battue devant les tribunaux, la NBA avait fini par gagner la bataille en réécrivant ses propres règles.
Spencer Haywood, le contrat que la NBA voulait empêcher
Le cas Spencer Haywood est différent. Son contrat n’a pas été annulé pour contourner le salary cap, qui n’existait d’ailleurs pas encore sous sa forme moderne. La NBA voulait surtout empêcher le joueur de rejoindre la ligue.
En 1970, Haywood sort d’une saison exceptionnelle en ABA, conclue avec 30 points et 19,5 rebonds de moyenne. Seattle saisit l’occasion et lui offre un contrat, alors qu’il n’a que 21 ans.
Mais le règlement de la NBA interdit à l’époque à un joueur de rejoindre la ligue avant que quatre années se soient écoulées depuis la fin de son cursus au lycée. Haywood n’entre pas dans les critères et la NBA menace de sanctionner les Sonics ainsi que les équipes qui accepteraient de les affronter avec leur nouvelle recrue.
Le joueur engage alors une bataille judiciaire contre la ligue. L’affaire atteint la Cour suprême des États-Unis, où le juge William Douglas lui accorde une injonction lui permettant de continuer à jouer pendant la procédure.
Haywood contre la NBA contribue à faire tomber la règle des quatre ans et pousse la ligue à créer une exception pour les joueurs capables de démontrer une situation de difficulté économique.
Haywood avait vu sa mère travailler dans les champs de coton du Mississippi et considérait qu’aucune organisation ne devait pouvoir lui interdire de gagner sa vie. Sa victoire dépasse donc très largement le cadre de son contrat avec Seattle : elle ouvre la voie aux départs anticipés vers la NBA et transforme durablement les règles d’éligibilité.
Juwan Howard, le contrat à 100 millions refusé
À l’été 1996, Miami rêve de construire l’équipe capable de barrer la route aux Bulls. Pat Riley veut associer Juwan Howard à Tim Hardaway et Alonzo Mourning.
Free agent après trois premières saisons prometteuses avec Washington, Howard accepte une offre historique du Heat : 101 millions de dollars sur sept ans. Aucun joueur NBA n’avait encore franchi la barre des 100 millions.
Mais la ligue refuse d’enregistrer le contrat. Selon elle, Miami a dépassé le salary cap en calculant mal certaines rémunérations, notamment des bonus liés aux contrats de Hardaway et de P.J. Brown. La chronologie de la prolongation d’Alonzo Mourning pose également problème.
Pat Riley dénonce une décision arbitraire.
« Il n’y a pas eu une seule erreur de notre part en ce qui concerne le salary cap », assure-t-il en conférence de presse. « Nous n’avons pas oublié comment faire une addition. Les seuls qui ont enfreint les règles, ce sont les dirigeants de la NBA, parce qu’ils ont changé les règles en cours de route. »
Ses protestations ne changent rien. L’accord entre Howard et Miami est rejeté, et l’intérieur retourne finalement à Washington pour un contrat de sept ans et plus de 105 millions de dollars.
Juwan Howard devient bien le premier joueur NBA à signer un contrat supérieur à 100 millions de dollars, mais pas au Heat. Il devra attendre 2010 pour rejoindre enfin Miami, où il remportera deux titres en fin de carrière.
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Norm Nixon, pris au piège entre Seattle et les Clippers
Le contrat de Norm Nixon illustre enfin les premières années mouvementées du salary cap moderne, réintroduit par la NBA en 1984.
All-Star avec les Clippers en 1985, le meneur arrive en fin de contrat et refuse une proposition de 1,5 million de dollars sur trois ans. Il juge l’offre indigne de son statut et cherche une porte de sortie.
Seattle lui propose alors 2,7 millions de dollars sur cinq ans. Mais les Clippers contestent immédiatement l’« offer sheet » et alertent la NBA sur plusieurs éléments susceptibles de permettre aux Sonics de contourner le salary cap.
La proposition comporte notamment des bonus liés aux performances de Seattle, un prêt de 500 000 dollars accordé au joueur et une clause permettant à Nixon de sortir à faible coût de sa cinquième année.
La ligue estime que plusieurs éléments doivent être intégrés au calcul du salary cap et refuse de valider l’offre dans sa forme initiale. Seattle est obligé de la modifier, ce qui permet finalement aux Clippers de s’aligner et de conserver leur meneur malgré son désir de partir.
De Joe Smith à Juwan Howard, la NBA a donc déjà annulé ou refusé des contrats lorsqu’elle estimait que l’équité du salary cap était menacée. Elle a aussi parfois échoué devant les juges ou les tribunaux, notamment lorsqu’elle ne pouvait pas démontrer l’existence d’un accord secret.
C’est la différence entre une structure contractuelle agressive et une véritable fraude. Dans le dossier Kawhi Leonard, l’avenir du joueur et des Clippers dépendra précisément de la capacité de la ligue à établir cette frontière.




